Ce blog est celui de l'émission radiophonique Culture Prohibée. Produite et animée par les équipes des Films de la Gorgone et de Radio Graf'Hit, elle vous invite, chaque semaine, à découvrir divers aspects de la contre-culture à travers des émissions thématiques (le mouvement beatnik, le polar, la presse cinéma, le rock alternatif, le giallo, etc.) et des rencontres passion-nantes (interviews de Dario Argento, Bertrand Tavernier, Philippe Nahon, Costa-Gavras, etc.). Culture Prohibée est une émission hebdomadaire d'une heure diffusée le mardi à 17H sur les ondes de Radio Graf'Hit (rediffusions le samedi à 10H et le dimanche à 23H). L'émission est également diffusée sur d'autres antennes : Radio Active 100 FM à Toulon, Radio Ballade à Espéraza, Booster FM à Toulouse, C'rock Radio à Vienne, Radio Valois Multien à Crépy en Valois , Résonance à Bourges et Radio Panik à Bruxelles.
Ce blog constitue un complément à l'émission en vous proposant des interviews inédites, des prolongements aux sujets traités à l'antenne ainsi qu'un retour détaillé sur les sorties DVD et bouquins que nous abordons "radiophoniquement". Autre particularités du blog, vous fournir le sommaire détaillée ainsi que la playlist de chaque émission. Pour plus d'infos, vous pouvez vous connecter sur le FB de l'émission en cliquant ici. Vous pouvez écouter et télécharger l'émission sur le site des Films De La Gorgone.
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lundi 15 juin 2020
Voyage en Italie consacré aux dernières sorties Artus Films en compagnie de David Didelot
Artus Films honore régulièrement le cinéma populaire italien de superbes éditions. Récemment, trois grandes figures du Bis transalpin, Mario Bava, Lucio Fulci et Joe D’Amato, ont eu droit à des mediabooks mémorables.
Hercule contre les vampires
Lorsqu’il tourne Hercule contre les vampires (1961), Mario Bava vient de connaître un grand succès public et critique avec Le Masque du démon sorti l’année précédente. L’intrigue est simple, Hercule (Reg Park) revient après une longue absence et retrouve sa dulcinée dans un état second. Pour la guérir, il doit trouver une pierre sacrée enfoui au plus profond de la Terre, dans le royaume d'Hadès. Hercule ignore que celui qu’il croit être son ami, le roi Lico (Christopher Lee), est à l’origine de l’envoûtement qui frappe son amoureuse. Ce scénario minimaliste est l’occasion pour Bava de signer un film enchanteur, véritable sarabande de couleurs. Le metteur en scène déploie des trésors d’ingéniosité, en particulier lorsqu’il s’agit de magnifier ses décors. D’une beauté plastique sidérante, Hercule contre les vampires, incompris par la critique lors de sa sortie, est l’un des tous meilleurs péplums italiens. Le film est accompagné, entre autres, d’un fort bel ouvrage de Michel Eloy : Sur les berges du Styx. A signaler également, la sortie, en digipacks, de deux péplums de 1964 beaucoup moins ambitieux mais néanmoins sympathiques : Le Gladiateur magnifique d’Alfonso Brescia et Hercule contre Rome de Piero Pierotti.
Béatrice Cenci, Liens d’amour et de sang
A la fin des années 60, Lucio Fulci est surtout réputé pour être un bon faiseur de comédies, même si certains cinéphiles à l’œil aiguisé ont pu repérer son très bon western Le Temps du massacre (1966). 1969 Est un grand cru pour Fulci puisque c’est l’année de la sortie de Perversion Story et Béatrice Cenci, Liens d’amour et de sang. Ce dernier, long-métrage historique, bien que boudé par le public, est l’œuvre préférée du cinéaste. Les amateurs du poète du macabre considèrent, pour la plupart, que Béatrice Cenci est son meilleur film. Chef-d’œuvre nihiliste, le film est porté par un Georges Wilson prodigieusement cruel en Francesco Cenci, tyran incestueux, et une Adrienne La Russa sidérante de beauté qui campe Béatrice Cenci. Celle-ci, étonnamment ne connut pas une grande carrière, préférant devenir agent immobilier, tel que nous l’apprend l’excellent ouvrage dirigé par Lionel Grenier présent dans ce mediabook : Béatrice Cenci, sainte ou succube ?. Le film de Fulci, qui voit Béatrice, en 1599, attendre dans une cellule romaine son exécution, pose clairement la question ; l’attitude calculatrice qu’elle a avec son amant Olimpo (Tomas Milian, impeccable) ne plaide pas en sa faveur. A ne pas mettre devant tous les yeux, Béatrice Cenci, Liens d’amour et de sang est un sommet de noirceur, une des représentations les plus cruelles du moyen-âge, avec La Chair et le sang de Paul Verhoeven.
Rencontre avec David Didelot au sujet d’Emanuelle et les derniers cannibales
Si Joe D’Amato n’a pas la filmographie de Mario Bava et Lucio Fulci, il reste, dans le cœur des cinéphiles déviants, un metteur en scène à part, capable du pire mais aussi du meilleur, à l’image de son "glauquissime" Blue Holocaust. En 1977, D’Amato signe un monument du Bis avec Emanuelle et les derniers cannibales. David Didelot, que l’on ne présente plus, a signé Emanuelle au pays du sexe… et du sang, livre qui accompagne le collector édité par Artus Films ; nous sommes allés à sa rencontre.
Peux-tu, pour nos lecteurs, expliquer quelle est l'importance de Joe D'Amato dans l'histoire du bis Italien ?
A mes yeux, Joe D'Amato représente un peu ce foisonnement du cinéma bis italien dans les années 70, cette liberté de ton qu'on a un peu perdue aujourd'hui, et cette polyvalence incroyable de l'artiste - ou de l'artisan : le bonhomme aura touché à tous les genres, littéralement ! Bien sûr, sa carrière dépasse largement cette décennie, mais je crois que les traits saillants de son cinéma sont à aller chercher dans les seventies : notamment ce goût de la provocation, cette fascination pour "l'image-limite" et cette capacité à mélanger les fluides - au sens propre !… Et puis quantitativement parlant, c'est assez impressionnant ! Il est pour moi le chantre du cinéma d'exploitation, il sent les attentes du spectateur mais tente tout de même des choses, expérimente presque. C'est un businessman qui a su "exploiter" au bon moment les grands succès anglo-saxons et a fait bosser des réalisateurs inconnus ou oubliés, tout en donnant sa chance au meilleur d'entre eux, Michele Soavi (avec Bloody Bird)… Je salue aussi le Joe D'Amato producteur donc, et l'aventure Filmirage dans les années 80. En un mot, Joe D’Amato était peut-être bien le Roger Corman italien (l'un de ses réalisateurs préférés d’ailleurs), l'un de ces noms qui évoque le mieux ce que j’entends par cinéma bis : le savoir-faire, le système D et l’ingéniosité malgré des budgets peau-de-chagrin.
Comment expliquer l'aura dont Laura Gemser, interprète du rôle-titre, jouit auprès de la communauté bissophile ?
D'abord, elle était extrêmement belle, ce qui ne gâche rien ! Et puis le fait qu'elle ait totalement disparu des écrans radar augmente encore le mythe je pense, lui confère une espèce de mystère qui plaît aux amateurs. Laura Gemser, c'est un peu une étoile filante, aussi brillante qu'éphémère. Je crois aussi que son nom est définitivement associé à la carrière de Joe D'Amato justement, même si elle a travaillé pour d'autres réalisateurs évidemment : une actrice fidèle en quelque sorte, qui appartenait à une "équipe" totalement dévolue à Joe D'Amato : Gabriele Tinti, George Eastman, Venantino Venantini et j'en passe. Et puis sa carrière recouvre les années bénies du cinéma bis italien, au point qu'elle est devenue un symbole : celui d'un cinéma érotique disparu. Et comme la nostalgie est à la mode…
C’est quoi le phénomène Black Emanuelle ?
Alors le phénomène Black Emanuelle est évidemment né suite au succès de l'Emmanuelle de Just Jaeckin en 1974, même si les fonds baptismaux de la série sont aussi à chercher ailleurs : dans le tout premier rôle de Laura Gemser notamment. Evidemment, les Italiens sentent le bon coup et embrayeront sur leur propre version du personnage : Bitto Albertini d'abord (le tout premier Emanuelle nera en 1975), puis Joe D'Amato pour les épisodes suivants. Celui-ci donnera d'ailleurs à la série une coloration plus glauque et plus violente, obéissant en cela à son inclination propre pour l'image déviante et choquante. Et je ne parle même pas des épisodes mis en boîte par Bruno Mattei, lequel plonge notre héroïne dans l'univers dégueulasse du film de prison pour femmes (le WIP) ! Mais globalement, il sourd de cette série une ambiance insouciante et libertaire qui seyait assez bien à l'époque. A chaque fois, notre journaliste parcourt le monde à la recherche des scoops les plus improbables, dans les milieux les plus interlopes : une déclinaison pour adultes de Tintin en quelque sorte ! Et une héroïne bien plus amusante (et affolante !) que notre Emmanuelle nationale, peut-être trop guindée et trop cérébrale de son côté… Dans la série, Emanuelle est une femme indépendante et émancipée, radieuse et épanouie dans sa sexualité, hédoniste en amour (avec les hommes comme avec les femmes), presque antique dans sa conception du plaisir et dont l'existence serait une bacchanale toujours recommencée. Je crois que le personnage a fasciné pour tout cela. Il entrait en résonnance avec les aspirations libertaires et libertines de la période. Aujourd'hui, je me demande d'ailleurs si certains films de la série passeraient l'épreuve du politiquement correct… Quelle régression… Mais c'est un autre sujet !
Les remerciements adressés par la production, lors du générique final, aux autorités brésiliennes de Tapurucuana, constituent un gros mensonge. En fait, le film a été tourné à New-York et en Italie. Tout cela est très révélateur de ce qu'était le Bis Italien ?
Oh oui ! On n'en était pas à ça près dans ce petit univers… Comme de faire croire qu'on s'appuie sur tel ou tel écrivain pour son film (ça fait toujours bien un petit cachet littéraire) ou de dire qu'on s'inspire d'une histoire vraie… C'est l'obsession vériste qui transpire, au point de s'arranger avec la réalité, de brouiller les frontières entre illusion et vérité : le procédé rappelle d'ailleurs celui des mondo films, dont les codes sont largement utilisés dans le cinéma de Joe D'Amato. Le spectateur n'est pas dupe je pense, et on retrouve là cette dimension ludique du cinéma bis, ce côté "fête foraine" du cinéma de l'époque : la vitrine brille de mille feux, l'enseigne promet beaucoup, et l'on est complice de l'entourloupe.
Que dire à nos lecteurs pour les inciter à voir Emanuelle et les derniers cannibales ?
Alors écoute, je dirai qu'Emanuelle et les derniers cannibales est l'un des films les plus emblématiques de l'œuvre de Joe D'Amato, une espèce d'essence de ce qu'est le bis italien de l'époque : érotisme, exactions gore, exotisme, belle musique de Nico Fidenco, superbes filles aux prises avec d'affreux sauvages (dont la splendide Susan Scott, et rien que pour ça !)... C'est peut-être même l'épisode le plus attachant de la série, dans sa folle naïveté et son esprit ultra racoleur. L'un de mes films préférés toujours est-il !
Hanzo
Pour vous procurer ces superbes éditions, cliquez sur ce lien :
http://lesfilmsdelagorgone.fr/topic2/index.html
mercredi 10 juin 2020
Dans Culture Prohibée cette semaine : Rencontre avec le réalisateur Gérard Kikoïne
Retrouvez cette semaine Culture Prohibée sur les antennes de nos radios partenaires (cf. liens ci-contre dans la rubrique "Nous écouter sur votre poste de radio").
Au programme de votre émission préférée consacrée à l'actualité de la culture pas nette du ciboulot, une spéciale Gérard Kikoïne, le sommaire :
-Interview de Gérard Kikoïne auteur du KikoBook (Editions de l’œil) et réalisateur de quelques perles du cinéma d'amour explicite telles Parties fines & Adorable Lola.
Playlist de l'émission :
-Générique d'après DJ No Breakfast remixé par Léo Magnien (notre flamboyant ingénieur du son) ;
-Divers extraits des B.O. de La vitrine du plaisir (Ted Scotto), Le sexe qui parle (Mike Steïthenson), Parties fines (Ted Scotto), Le feu sous la peau (Vincent Malone) & L’amour à la bouche (Yan Tregger).
mardi 9 juin 2020
Téléchargez l'émission de la semaine dernière
Téléchargez l'émission de la semaine dernière, une spéciale Sylvester Stallone Héros de la classe ouvrière (David Da Silva-Editions LettMotif), le sommaire :
-Une interview de David Da Silva auteur de Sylvester Stallone Héros de la classe ouvrière (à paraître en édition améliorée chez LettMotif - cf. https://fr.ulule.com/sylvester-stallone/).
Téléchargez l’émission en suivant ce lien : https://podcast.grafhit.net/cultureProhibee/CP_S11E41.mp3
Ecoutez-nous via Deezer en suivant ce lien : https://www.deezer.com/fr/show/345382
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Bonne écoute !!!
vendredi 5 juin 2020
Entretien avec Frank Lafond au sujet de Phase IV (sortie le 17 juin chez Carlotta Films)
C’est le 17 juin que sort le nouvel ultra collector édité par Carlotta Films. C’est un véritable événement puisqu’il est consacré, à la fois, à un classique méconnu de la science-fiction, Phase IV (1974), et à un immense artiste, son réalisateur, Saul Bass. L’homme derrière les génériques les plus marquants des films, entre autres, de Preminger et Hitchcock, signe avec cette incroyable histoire d’anticipation, son seul long-métrage. Le coffret regorge de bonus puisqu’il regroupe la quasi-totalité des courts mis en scène par Saul Bass ainsi que la fin originale de Phase IV. Pour accompagner le tout, l’éditeur a joint un ouvrage passionnant signé Frank Lafond : Phase IV, éclipse de l’humanité ; notre rédaction est allée à sa rencontre.
Votre ouvrage débute par l’évocation d’un paquet de Kleenex, marque dont le logo fut conçu par Saul Bass. En quoi Saul Bass est, à l’image, par exemple, d’un Warhol ou d’un Dylan, un personnage central de la culture américaine ?
Je commence par le logo de Kleenex, parce que, pendant l’écriture de mon livre, chaque fois que l’on me demandait qui était Saul Bass, je trouvais très pratique, et même plutôt amusant, d’avoir toujours sur moi quelque chose de concret pour soutenir mes propos. Même mon médecin généraliste y a eu droit… On connaît d’ordinaire Bass comme concepteur d’affiches et de génériques de films. En cette qualité, il a travaillé avec Preminger, Hitchcock, Scorsese, Aldrich, Frankenheimer – bref, avec de grands noms, sur de grands films. Pour Psychose, il a même établi le découpage de l’une des plus célèbres scènes de l’histoire du cinéma – est-il encore utile de la citer ? Mais, en tant que designer à la tête de sa propre société, Bass a aussi façonné en profondeur la réalité quotidienne des Américains. Au fil des ans, il a redessiné les contours de l’Amérique, inventant ou réinventant les logos d’un nombre considérable de marques et d’entreprises célèbres, concevant des stations-services, parfois des bâtiments, etc. Son style imprégnait donc une grande partie du paysage urbain.
Vous évoquez également le mélange entre « technique et poésie » concernant ce créateur. Pourtant, dans nombre de ses fameux génériques, en particulier pour Otto Preminger, qui multiplie les formes géométriques, on pourrait penser, à tort, qu’il est un grand technicien assez froid. Comment expliques-tu la poésie qui émane de son œuvre ?
La curiosité de Bass pour la technique était insatiable. Dans les années 1960, il suivait par exemple de très près les tout derniers développements en matière d’images de synthèse, qui étaient alors cantonnés à la recherche universitaire et au cinéma expérimental. On le voit constamment à la recherche de nouveaux moyens de produire des images, de générer des rythmes visuels, des effets sensoriels. Tout ça, c’est une question de regard. Pour Bass, il s’agit de se soustraire à l’évidence, d’appréhender le monde autrement, d’en dévoiler des facettes inconnues, de s’interroger sur lui et de réfléchir à la place de l’homme en son sein. Dans un court-métrage comme The Searching Eye*, Bass parvient ainsi à nous entraîner au-delà des apparences. Sans parler explicitement de regard poétique, c’est une idée sur laquelle s’attarde Mayo Simon, le scénariste de Phase IV, dans le texte inédit consacré à la conception du court-métrage Why Man Creates* qu’il m’a permis de traduire dans mon livre.
Une grande partie du livre est, bien évidemment, consacrée au film Phase IV. Pouvez-vous présenter cette œuvre singulière à nos lecteurs ?
Phase IV est un film singulier, mais son histoire reste assez simple. À la suite d’un mystérieux phénomène céleste, les fourmis commencent à adopter un comportement inhabituel. Deux savants se rendent dans le désert pour observer le déséquilibre écologique ainsi produit et s’ensuit un affrontement aux conséquences pour le moins inattendues. Cette histoire permet une remise en question de l’anthropocentrisme, de notre place, de notre importance sur Terre en tant qu’espèce par rapport aux autres formes de vie. De ce point de vue, c’est un film très contemporain.
Phase IV se présente comme un double, et même un triple film. D’un côté, nous suivons bien entendu les recherches menées par les savants et, assez vite, on se retrouve dans un huis clos. De l’autre, Bass nous ouvre les portes du monde des fourmis, sans aucune volonté de les traiter comme de simples monstres. Le troisième film, c’est la dernière séquence, que l’on peut considérer comme un véritable court-métrage expérimental – du moins, dans sa version « initiale ».
Nous sommes nombreux à avoir fantasmé sur le final voulu par Bass, d’autant plus que quelques bribes alléchantes apparaissaient dans la bande-annonce. Il est présent dans cet ultra-collector. Pourquoi un homme aussi respecté que Bass n’a pas réussi à imposer cette fin ?
La bande annonce a été écrite et montée plus de six mois avant que Bass ne parvienne à la version définitive de son film, au mois d’avril 1974. Il est donc normal que l’on soit allé puiser aussi dans ce qui constituait alors son climax. Début 1974, Paramount a organisé deux séries de projections test pour Phase IV et les dernières minutes du film ont laissé perplexes un grand nombre de spectateurs. Entre les premières séances et les secondes, Bass a pris soin d’ajouter une voix off censée rendre son propos plus explicite, mais cela n’a pas suffi à régler le problème.
En réalité, la question dépasse la réaction des premiers spectateurs. Déjà, il ne faut pas oublier que Phase IV était non seulement le premier long-métrage de Bass, mais aussi son premier film produit de manière traditionnelle, car ses courts-métrages avaient été financés par des entreprises et en conséquence seulement diffusés à la Foire internationale de New York, à la télévision sous forme de fragments… Aux yeux de l’industrie hollywoodienne incarnée par la Paramount, il faisait donc figure de débutant. Cela dit, contrairement à une légende qui perdure, l’histoire de Phase IV n’est pas celle d’un énième conflit entre un grand méchant studio et un pauvre artiste. Dans une longue interview inédite datant de 1977, Bass explique que ses relations avec Paramount, et Robert Evans en particulier, se sont avérées bonnes, voire fructueuses. Il y affirme avoir lui-même suggéré de se débarrasser de la séquence finale, de la simplifier, parce qu’elle ne le satisfaisait pas (et certains documents – mémos ou lettres – témoignent en effet de ses doutes). On peut bien sûr se dire qu’avec le recul Bass a préféré laisser croire qu’il a eu le dernier mot, mais aucun document préservé dans ses archives n’atteste que l’on a exercé des pressions sur lui ou qu’il ait regretté cette modification radicale. Et puis ses nombreuses hésitations au cours de longs mois de montage confirment à mes yeux son insatisfaction – ce qui n’empêche pas que l’on puisse considérer comme admirable cette fin dite originale.
Dans la « Post-Phase » de votre livre vous mentionnez le fait que Bass est le réalisateur d’un seul film parce que, peut-être, son insuccès et les déboires de sa compagnie l’ont contraint à abandonner tout projet ambitieux. Ne croyez-vous pas qu’un tel génie n’a tout simplement pas supporté que le public ne comprenne pas son travail ? La guerre perdue contre la Paramount concernant la promo du film, que vous évoquez dans votre ouvrage, a peut-être aussi toute son importance…
Vous avez raison de parler d’insuccès et non d’échec cuisant, comme on a tendance à le faire d’ordinaire. J’ai eu entre les mains les relevés financiers reçus par Bass et constaté qu’au bout de quelques années les comptes ont fini par s’équilibrer. Cela signifie que Paramount n’a pas gagné d’argent avec Phase IV, que Bass et ses principaux collaborateurs, en plus de leur salaire fixe, n’ont perçu aucun pourcentage sur de potentiels bénéfices, mais ce ne fut certainement pas une débâcle financière.
Évidemment, cet insuccès, que Bass a en partie imputé à une campagne promotionnelle qu’il détestait, l’a déçu. Il estimait avoir réalisé un bon film, pas le chef-d’œuvre du siècle, et jamais je n’ai senti, même dans ses lettres les plus personnelles, un ego surdimensionné. Pour des questions de méthode qui me tiennent à cœur, je préfère ne pas trop extrapoler à partir de quelques certitudes, croire que je suis en mesure de me mettre à la place d’un homme que je n’ai jamais connu, qui a eu une vie tout à fait différente de la mienne, à une autre époque, dans un autre pays, mais libre à chacun de le faire s’il le souhaite. En tout cas, Saul Bass a consacré à Phase IV beaucoup plus de temps qu’il ne l’avait initialement prévu et il a pu être échaudé par la somme de travail que requiert un long-métrage !
Hanzo
* Courts-métrages présent dans le coffret
Pour vous procurer cette superbe édition, cliquez sur ce lien : https://laboutique.carlottafilms.com/products/phase-iv-coffret-ultra-collector-15-blu-ray-dvd-livre
jeudi 4 juin 2020
Culture Prohibée sur iTunes
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Bonne écoute !
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