Ce blog est celui de l'émission radiophonique Culture Prohibée. Produite et animée par les équipes des Films de la Gorgone et de Radio Graf'Hit, Culture Prohibée vous invite, chaque semaine, à découvrir divers aspects de la contre-culture à travers des émis-sions thématiques (le mouvement beatnik, le polar, la presse cinéma, le rock alternatif, le giallo, etc.) et des rencontres passion-nantes (interviews de Dario Argento, Bertrand Tavernier, Philippe Nahon, Costa-Gavras, etc.). Culture Prohibée est une émission hebdomadaire d'une heure diffusée le mardi à 17H sur les ondes de Radio Graf'Hit (rediffusions le samedi à 10H et le dimanche à 23H), une radio compiègnoise (Oise) du Réseau Ferarock. L'émission est également diffusée sur d'autres antennes : Radio Active 100 FM à Toulon, Radio Ballade à Espéraza, Radio Béton à Tours, Clin D'Oeil FM à Sophia-Antipolis, C'rock Radio à Vienne, Radio Valois Multien à Crépy en Valois et Radio Panik à Bruxelles.
Ce blog constitue un complément à l'émission en vous proposant des interviews inédites, des prolongements aux sujets traités à l'antenne ainsi qu'un retour détaillé sur les sorties DVD et bouquins que nous abordons "radiophoniquement". Autre particularités du blog, vous fournir le sommaire détaillée ainsi que la playlist de chaque émission. Pour plus d'infos, vous pouvez vous connecter sur le FB de l'émission en cliquant ici.
Vous pouvez écouter et télécharger l'émission sur le site des Films De La Gorgone.

vendredi 10 août 2018

Lectures - La playlist de l'été 2018 - Episode 6 : Après le déluge de Joy Castro (Folio policier-Gallimard)


En 2014, dans l’ouvrage de Joy Castro, Après le déluge (Série Noire-Gallimard), une nouvelle héroïne du roman noir faisait son apparition, Nola Cespedès. Depuis, en 2016, Nola est revenue le temps d’une autre enquête dans l’excellent Au plus près (Série Noire-Gallimard). Après le déluge est sorti en poche (Folio policier n°794-Gallimard), l’occasion pour notre rédaction de vous présenter l’indomptable Nola…


Le 29 août 2005, Katrina dévaste La Nouvelle Orléans. Le lendemain, c’est la catastrophe, 80 % de la ville est sous les eaux. La Nouvelle Orléans passe de 500 000 à 144 000 habitants et voit sa composition ethnique totalement bouleversée, elle devient une ville à majorité blanche. Dans le chaos qui suit la tempête, la Police perd les pédales, des criminels disparaissent, des milices racistes chassent les noirs, c’est dans ce contexte que s’inscrit le premier ouvrage de Joy Castro, Après le déluge.


Après le déluge colle aux basques de Nola Céspedes, une intrépide reporter de 27 ans plutôt jolie et talentueuse qui bosse pour la rubrique loisirs du Times-Picayune, quotidien néo-orléanais. Elle voit se présenter la chance d’une vie lorsque son rédacteur en chef lui commande un article sur les criminels sexuels libérés après traitement. Petit détail qui a son importance, un nombre important de malfaiteurs a disparu des radars depuis Katrina, soit par perte des dossiers, soit par incompétence des forces de l’ordre, voire les deux. Parallèlement, la cité est secouée par une vague d’assassinats commis par un pervers qui taillade ses victimes et leur découpe le visage. L’affaire prend une tout autre tournure lorsque le maniaque sexuel, après avoir occis des prostitués, s’attaque à des jeunes filles de bonne famille. Pendant ce temps Nola enquête, s’inquiète, et si son travail journalistique l’amenait à croiser celui qui terrorise La Nouvelle Orléans ?


Nola n’est vraiment pas une héroïne comme les autres. Peut-être est-ce du à ses origines cubaines qui ont contrarié son intégration, y compris auprès la communauté noire, un vécu qui lui confère un regard particulier sur La Nouvelle-Orléans. Peut-être est-ce du à son prénom qui, dans le langage courant étasunien, est l’abréviation la plus usitée pour désigner La Nouvelle-Orléans. La métaphore à la Pyrrhus peut paraitre facile mais elle est particulièrement représentative de la complexité de Nola. Un personnage qui, à l’image du fils d'Achille et de Déidamie, est capable du pire comme du meilleur. Parfois très sure d’elle-même, voire imbue de sa personne, elle peut s’avérer couarde. Sa sexualité atypique révèle un rapport aux hommes compliqué. Nola repère ses proies lors de matchs de foot avant de les cueillir à la sortie des vestiaires pour une relation d’un soir. Elle cède également souvent à des pulsions destructrices, surtout lorsqu’il s’agit de picoler, parfois avec ses copines, souvent seule. L’occasion pour le lecteur de découvrir toutes sortes de cocktails tous plus alcoolisés les uns que les autres. L’attachante Nola, avec ses forces et ses fêlures, est une femme bien loin de la stéréotypée « détective en fauteuil », c’est un personnage humainement très riche comme en offre trop rarement le polar. Le fait qu’Après le déluge est écrit par une femme explique sans doute cela.


La force de l’ouvrage de Joy Castro est de traiter Katrina en filigrane. Le drame est très peu évoqué, par contre ses conséquences sont bien là. Ainsi les rapports de classe, les scandales policiers déjà évoqués dans la passionnante série Treme de David Simon, la « blanchification » post-ouragan (l’assistante du procureur, amie de Nola, avoue être la seule noire au Palais de justice ou l’on ne juge que des noirs), rien n’est éludé par l’auteur. A l’image des criminels recherchés par Nola, qui sont des êtres sans visages, Katrina est un mal absolu sur lequel personne ne met de mot. Nola, dans sa quête, va rencontrer des experts, l’occasion, pour elle de discourir sur l’histoire de la localité, son évolution immobilière, ses habitudes culinaires, les loisirs que l’on y pratique selon que l’on soit riche ou pas. Nola, en analysant sa ville, va trouver le courage d’affronter ses démons intérieurs. Voila qui n’est pas sans rappeler le périple de Dave Robicheaux dans le roman le plus âpre et émouvant de James Lee Burke, La nuit la plus longue. Burke y écrivait « La vieille Némésis sudiste – une haine absolue pour les plus pauvres des pauvres – était de retour, nue, crue, dégoulinante de peur ». Cette Némésis ne cesse de poursuivre Nola qui la combat avec tant de courage que le lecteur n’a qu’une envie, la retrouver pour de nouvelles aventures.

Hanzo

jeudi 9 août 2018

Du nouveau dans la boutique des Films de la Gorgone


Les Films de la Gorgone, qui coproduisent Culture Prohibée, ont une petite boutique en ligne qui vient de recevoir, dans ses stocks, les dernières nouveautés Artus Films. Il y en a trois. Tout d'abord, deux péplums avec Hercule dedans : Hercule l'invincible (Alvaro Mancori-1964), avec Dan Vadis, et Hercule contre les fils du soleil (Osvaldo Civirani-1964), avec le bondissant Giuliano Gemma. Deux beaux digipacks avec des chouettes bonus, dont des analyses érudites de Michel Eloy, l’homme derrière le site PEPLUM – Images de l’Antiquité – Cinéma et BD (plus d’infos ici : http://www.peplums.info/). Continuons avec l’un des événements de l’été en matière de sortie vidéo, la parution d’un superbe combo Blu-Ray/DVD/livre à couverture cartonnée (complété de nombreux bonus) consacré au cultissime L'au-delà de Lucio Fulci. Cette édition du chef-d’œuvre « Fulcien » est énorme, elle constitue, d’ores et déjà, un must à posséder absolument ! Toute cela est disponible (en quantité limitée) dans notre boutique, pour faire vos emplettes cliquez sur le lien suivant : http://www.lesfilmsdelagorgone.fr/topic2/index.html.

mercredi 8 août 2018

Le podcast de Culture Prohibée fait son retour vers le futur


Toi aussi, fais comme Christopher Walken dans Brainstorm (Douglas Trumbull-1983), clique sur ce lien et enfile ton casque pour profiter du podcast de Culture prohibée (disponible sur le site des Films de la Gorgone). Une belle surprise t'y attend. En effet, pour fêter ses dix ans (déjà!), Culture Prohibée met en ligne sa première saison (indisponible depuis huit ans) sous forme d'un fichier zip. Attention, nous préférons vous prévenir, le son est mauvais, les chroniqueurs hésitants et les durées aléatoires. En bref, c'est du " Do It Yourself " un peu foireux, mais c'est comme ça que l'émission est née, sous forme d'une mensuelle qui durait, selon l'inspiration des intervenants, entre une heure et une heure trente. Au sommaire, il y a : Des films, du roman noir, des séries télé, des vampires, des polars, des BD, des westerns italiens, des comédies musicales, du rock alternatif français, des interviews… Enfin bref, de la contre-culture. Bonne écoute !!!

jeudi 2 août 2018

Du nouveau dans la boutique des Films de la Gorgone


Les Films de la Gorgone, qui coproduisent Culture Prohibée, ont une petite boutique en ligne qui vient de recevoir un fanzine appelé à devenir culte. En effet, c'est le dernier numéro, après 25 ans de bons et loyaux services, de Vidéotopsie, le 21, qui vient de débarquer dans stocks! Et oui, malheureusement, c'est bien le dernier, en tout cas c'est ce qu'affirme son Boss David Didelot, on est, du coup, un peu tristounets. L'ami David, vieux compagnon de route, viendra, à la rentrée, expliquer son choix dans Culture Prohibée. En attendant, n'hésitez pas, achetez ce Vidéotopsie N°21. Il est plein de bonnes choses (hommage à Umberto Lenzi, avec entretien exclusif ; le cinéma d'Amando De Ossorio décrypté ; interview carrière avec l'actrice Lynn Lowry ; dossier Tom Gries (HELTER SKELTER) ; etc.) et est disponible dans notre boutique, pour faire vos emplettes cliquez sur le lien suivant : http://www.lesfilmsdelagorgone.fr/topic2/index.html .

mercredi 1 août 2018

Visionnages - La playlist de l'été 2018 - Episode 5 : Profession : Reporter (1975) de Michelangelo Antonioni (Carlotta Films)


Profession : reporter marque la troisième et dernière collaboration entre Michelangelo Antonioni et Carlo Ponti, le producteur de La Strada de Federico Fellini, Cléo de 5 à 7 d’Agnès Varda ou encore de Représailles et Le Pont de Cassandra de George Pan Cosmatos. Après le succès de Blow-Up, les deux complices essuient un échec cuisant avec Zabriskie Point, le plus états-unien des films du cinéaste italien. Si ce deuxième film s’avère moins représentatif de son style, sans pour autant délaisser ses thématiques et obsessions, Profession : reporter lui permet de renouer avec un rythme plus lent et contemplatif qui sert une intrigue située entre le drame intimiste et le suspense policier.


David Locke effectue des repérages en Afrique, dans la région du Sahara, pour les besoins d’un documentaire. Il y fait la connaissance de David Robertson, trafiquant d’armes qui occupe le même hôtel que lui. Après une journée durant laquelle ses recherches s’avèrent vaines, Locke trouve Robertson mort dans sa chambre. Il décide d’échanger leurs identités et, se laissant alors passer pour mort, de laisser derrière lui son épouse et son travail de reporter. Désertant la vacuité de son existence passée, il part vers l’inconnu.


Pour Michelangelo Antonioni, la recherche de liberté de son personnage correspond à une fuite en avant, thème déjà présent dans Zabriskie Point. L’échappée de David Locke (Jack Nicholson) devient alors une quête de sens, de la vérité. Le cinéaste italien signe une œuvre mélancolique, véritable réflexion métaphysique sur l’existence, qui se révèle aussi être un de ses meilleurs films, Profession : reporter bénéficiant d’une mise en scène virtuose. Célèbre pour ses plans séquences, le film intrigue, devient hypnotique. Comme à son habitude, Michelangelo Antonioni sait tirer partie de ses décors pour créer une atmosphère étrange, presque surréelle. Entre son personnage qui change d’identité et la jeune femme incarnée par Maria Schneider, qui n’a pas de nom, l’intrigue semble sortir tout droit d’une nouvelle de Jorge Luis Borges.


Carlotta films propose de (re)découvrir ce chef d’œuvre dans une nouvelle copie agrémentée de bonus passionnants. En plus de mini-documentaires sur Antonioni parlant de son fameux plan-séquence, Carlotta films offre un de ses premiers courts métrages, Mensonges d’amour, dont la thématique sur les apparences et l’illusion du spectacle ne semble pas si éloignée de celle de Profession : reporter. Le livre présente de nombreux textes analytiques sur le film ainsi qu’une revue de presse d’époque, mais aussi des photos de tournage et des documents signés par Antonioni lui-même. Profession : reporter est disponible en coffret ultra collector (#10) (1BR+2DVD+livre) et édition simple (1BR ou 2DVD) chez Carlotta Films.

Thomas Roland

mercredi 25 juillet 2018

Lectures - La playlist de l'été 2018 - Episode 4 : Racket de Dominique Manotti (Collection Equinoxe-Les Arènes)


Si vous suivez attentivement notre émission et jetez un coup d'œil régulier aux différentes élucubrations que nous publions sur ce blog, vous n'êtes pas sans savoir que nous sommes de grands admirateurs de l'écrivaine Dominique Manotti. C'est en 2010 que notre ami Youenn (auteur de la photo ci-dessous) l'avait longuement interviewée (c'est à lire ici), lors de la sortie de Bien connu des services de police (Série Noire-Gallimard). En 2013, elle était venue dans notre émission présenter son ouvrage L'évasion (Série Noire-Gallimard-cliquez sur ce lien pour entendre). L'année suivante, à la Médiathèque de Thourotte, nous l'avions invitée à venir co-animer un débat public consacré à l'Italie avec l'auteur transalpin Giulio Minghini (Tyrannicide-Editions NiL), quelques bribes de ces échanges peuvent se télécharger en suivant ce lien. Lorsque, en 2015, Or noir (Série Noire-Gallimard) a été publié, elle est venue dans notre émission (ça s'écoute ). Depuis, Dominique Manotti a quitté la Noire. C'est dans la Collection Equinox (Les Arènes) qu'a été publié Racket, son nouveau livre. Tout naturellement, nous sommes allés à la rencontre de celle qui vient de signer l'un des meilleurs bouquins de ce premier semestre 2018. L'entretien sera diffusé dans nos émissions de rentrée, en attendant, en voici un petit avant-goût.


Racket s'inspire librement de l'affaire Alstom. Rappelez-vous, en 2014, Alstom Energie "se vend" à l'américain General Electric dans des conditions singulières. Une cession durant laquelle l'Etat a été roulé dans la farine et qui s'est déroulée alors que la justice étasunienne condamnait ce fleuron de l'industrie française à une amende record de 772 millions de dollars pour corruption. L'affaire "choque" Dominique Manotti, car "ce n'est absolument pas une histoire isolée, c'est une histoire récurrente. Disons que, le nombre de fleurons de l'industrie française qui sont rachetés par des américains, bien souvent, est quand même très élevé ". Aussi, fidèle à sa formation d'historienne, Dominique Manotti commence à se documenter, à consulter tout ce qui existe sur cette sombre histoire de rachat, son constat est sans appel : "Je suis tombée sur des choses absolument étonnantes. Ce que j'appelle, moi, des trous noirs. C'est à dire, des faits absolument pas expliqués. Et, à partir de là, je me suis dit, s'ils ne sont pas expliqués, pas commentés, c'est qu'il y a quelque chose derrière. Donc, s'il y a quelque chose derrière, je vais aller voir".


Dans Racket, c'est plutôt Noria Ghozali, fraîchement virée de la DCRI (Direction Centrale du Renseignement Intérieur) qui va fouiner. L'un des personnages fétiches de Dominique Manotti, qui fut campé au cinéma par Rachida Brakni (cf. photo ci-dessus) dans l'excellente adaptation de Nos fantastiques années fric (Rivages/Noirs) par Eric Valette (Une affaire d'Etat-2009), se retrouve à bosser à la DR-PP (Direction du Renseignement de la préfecture de Police de Paris), dirigeant un duo affilié à la sécurité des entreprises. Travailleuse, obsessionnelle et déterminée, Noria Ghozali sent bien qu'elle s'attaque à un gros poisson. Aussi, elle file demander les conseils d'un policier retraité désormais professeur à Sciences Po et fin connaisseur du fonctionnement des grands groupes industriels : Théodore Daquin. Daquin, LE héros de Dominique Manotti, flic homosexuel bon vivant et immensément cultivé, dont les lecteurs avaient pu découvrir la jeunesse dans l'excellent Or Noir. Dominique Manotti l'avoue, elle s'est "beaucoup amusée" à le transformer en vieux sage dans Racket. Noria Ghozali s'amuse moins, par contre, découvrant un monde peuplé de salopards qu'elle n'arrive pas à aimer. Et c'est difficile de travailler sur des personnes que l'on considère comme antipathiques. Pourtant, avec ses deux acolytes, elle va tout mettre en oeuvre pour tenter de comprendre ce qui se passe dans l'entreprise Orstam.



C'est vrai que ce n'est pas simple, entre un dirigeant emprisonné aux States, des margoulins adeptes de la corruption qui tombent comme des mouches et quelques barbouzeries, Noria et ses collègues doivent se démener. Mais pour eux, une chose est sûre, les ricains sont en train de braquer Orstam, joyau de l'industrie française. Comme d'habitude chez Dominique Manotti, le récit est haletant, le style est sec, tranchant comme une lame. Le lecteur ne peut s'empêcher de tourner la page. Sans doute est-ce du au fait qu'elle écrit au présent, ce qu'elle juge "très important" et comme étant "une influence du cinéma". Elle ajoute que "l'utilisation du présent dans un roman crée un type de rapport qui est différent entre l'auteur, le lecteur et ce qu'il est en train de lire, par le présent l'auteur est à la même hauteur que le lecteur". Le présent, c'est aussi le temps de l'action, Dominique Manotti arrive même, avec Racket, à rendre trépidante une intrigue centrée sur l'économie. Pour Dominique Manotti, "le roman a déserté le champ de l'économie", aussi elle "écrit pour que ce soit romanesque, que les gens s'accrochent au roman". Elle pense que "c'est un champ qu'il faut ré-enchanter par le roman parce que c'est la seule façon d'arriver, à la longue, à une conscience collective plus forte". Difficile de lui donner tort tant Racket est un portrait d'une justesse absolue de la société française d'aujourd'hui. Racket est, tout simplement, l'un des meilleurs livres de Dominique Manotti avec Nos fantastiques années fric et Bien connu des services de police. Vous savez ce qui vous reste à faire : Foncez chez votre libraire !

Hanzo

lundi 16 juillet 2018

Lectures - La playlist de l'été 2018 - Episode 3 : Les essais cinéma avec Virgin Suicides de Sofia Coppola par Pierre Jailloux (Collection Contrechamp-Editions Vendémiaire) & Tony et Ridley Scott, frères d'armes par Marc Moquin (Playlist Society)


Se replonger dans des bons vieux classiques du Septième Art pendant que les autres font bronzette est une des activités favorites du cinéphile en période estivale. Et pour cela, quoi de mieux que deux bons livres sur le cinoche au format poche, ou presque (info utile lorsque le soleil est à son zénith). Commençons par le commencement avec un ouvrage autour d'un premier long-métrage, et pas n'importe lequel, puisque c'est le meilleur de sa réalisatrice Sofia Coppola : Virgin Suicides.


Signé Pierre Jailloux, déjà coauteur, en 2017, d'un fabuleux livre collectif sur Jacques Tourneur (Capricci), Virgin Suicides de Sofia Coppola (Collection Contrechamp-Editions Vendémiaire) est une analyse très poussée de cette mise en images romantique d'un fait divers sordide : Le suicide de cinq jeunes sœurs. Belles, blondes et intelligentes, les frangines Lisbon vivent une vie paisible (en apparence) dans une banlieue étasunienne huppée durant les années 70 ; d'où l'incompréhension devant leur suicide. Le film, adapté d'un livre de Jeffrey Eugenides, est narré 25 ans après les faits par un homme qui, adolescent, avec ses potes, était tombé en amour devant les jolies sœurettes Lisbon. Pourquoi se sont-elles données la mort ? Parce qu'elles étaient élevées dans un climat catholique pesant ? Parce qu'elles s'ennuyaient ? De nombreuses questions hantent Virgin Suicides, Pierre Jailloux tente de décrypter tout cela.


L'ouvrage est articulé autour de différentes thématiques qui visent à éclairer Virgin Suicides, mais aussi le reste de la filmographie de Sofia Coppola. Certaines analyses de Jailloux sont très bien vues, telle celle consacrée au Complexe d'Andromède, passionnante. Chaque argument puise sa source dans un élément de la filmographie de Sofia Coppola. La thématique Fashion Victim dénote une connaissance particulièrement poussée du travail de la réalisatrice par l'auteur. Quant au rapprochement "arthurien" (version Alfred Tennyson) à travers l'évocation de La Dame de Shalott, il est très pertinent et ouvre de nouvelles perspectives sur le film. Si Jailloux délivre une analyse aussi juste, c'est parce qu'il ne tombe pas dans le piège de l'extrapolation. Il s'appuie sur l'analyse de la mise en scène, à l'image de ses quelques lignes intitulées Remplissages. En bref, Virgin Suicides de Sofia Coppola par Pierre Jailloux vient enrichir, en qualité, la collection Contrechamp (Editions Vendémiaire), vivement le prochain titre.


Il y a un autre éditeur que nous aimons beaucoup dans la rédaction de Culture Prohibée, c'est Playlist Society. Son catalogue s'enrichit d'un nouveau titre, Tony et Ridley Scott, frères d'armes de Marc Moquin. Ce dernier, réalisateur de courts et de pubs à ses heures perdues, a une double actualité avec la sortie en librairie du premier numéro du mook dont il est le rédac'chef : Revus & Corrigés. La revue se consacre à l'actualité du cinéma de patrimoine (en gros, les films tournés entre 1895 et les années 2000 - choix plutôt vaste).


Moquin voue son étude à deux frères qui ont connu des trajectoires différentes, l'un est adulé par la critique depuis son premier long, Les duellistes (1977), primé à Cannes, l'autre est régulièrement vilipendé, accusé de produire un cinéma abrutissant et décérébré (Top Gun-1986). Et pourtant, leurs réalisations ont de nombreux points communs, ce que tente de démontrer Marc Moquin dans Tony et Ridley Scott, frères d'armes. Il y parvient, non sans panache, arguant que si Ridley Scott est connu pour ses classiques SF (Alien le huitième passager en 1979, Blade Runner en 1982) et ses épopées historiques (1492 : Christophe Colomb en 1992, Kingdom of Heaven en 2005), il a toujours réalisé, comme son frère, des "films mondes dans lesquels l'humain est au cœur des systèmes politiques qu'il combat". Si Ridley Scott, l'auteur maniaque, a toujours eu une vision assez pessimiste, Tony, le faiseur formaliste, s'est, quant à lui, révélé humaniste, n'hésitant pas à accorder la rédemption à ses personnages (True Romance en 1993, Man of Fire en 2004).


Né en 1937, Ridley est l'aîné, il a toujours veillé sur Tony (1944-2012), plus particulièrement durant une enfance compliquée. Comme nous le rappelle l'ouvrage, le père des frangins était militaire, d'abord dans une Allemagne en reconstruction puis dans l'Angleterre industrielle qui inspira à Ridley l'aspect rétro-futuriste de son Blade Runner. Cet environnement particulier explique, sans aucun doute, la volonté des frères à construire des univers hors-normes. Moquin effectue quelques rapprochements passionnants, entre le politisé USS Alabama (1995) et le moyen A armes égales (1997), par exemple, ou entre le radical Domino (2005) et l'émouvant Thelma et Louise. Alors, Tony était-il le plus fragile des deux ? Personne ne le sait, en tout cas, il s'est donné la mort le 19 août 2012 et, depuis, le cinéma de Ridley Scott est encore plus nihiliste. A une exception près, comme le fait remarquer Moquin, Seul sur Mars (2015), réalisé après le décès de Tony. Un film dans lequel Ridley fait preuve d'une confiance inébranlable en l'être humain, en son intelligence, comme un dernier hommage à Tony. Vous l'aurez compris, Tony et Ridley Scott, frères d'armes (Playlist Society) de Marc Moquin est un ouvrage indispensable pour les amateurs de cinéma "Scottien".

Hanzo

vendredi 13 juillet 2018