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dimanche 7 octobre 2012

Littérature, religions et fin du monde : entretien avec Jean-Christophe Chaumette auteur de Le maître des ombres


Né en 1961, Jean-Christophe Chaumette excelle dans un fantastique teinté d’anticipation où se profilent de sombres prophéties. Pour ne pas pâtir à sa réputation, avec Le maître des ombres, il signe son sixième roman fantastique qui annonce, après L’arpenteur de mondes et L’aigle de sang, une nouvelle fin du monde parmi ce qu’elle peut avoir de plus violente. Pourtant, malgré l’approche de l’échéance qu’il annonce, le calendrier Maya ne s’est pas invité parmi ses lignes ; il s’agit ici d’une toute autre chose. Dans un futur pas si lointain, en 2031, la folie religieuse s’est emparée des États-Unis rebaptisés alors les États Sanctifiés et Unis d’Amérique. Alors qu’ils contrôlent une bonne partie du Moyen Orient, ils sont néanmoins toujours en guerre contre les djihadistes d’un Islam radical implanté en Iran. Là-bas, sur le mur d’une grotte, un soldat américain découvre une fresque représentant une terrifiante et maléfique figure. Une découverte annonciatrice de la fin du monde et qui va lancer Jason Garnett dans de dangereuses aventures.
Difficile de lâcher la lecture du Maître des ombres tellement son auteur arrive à tenir le lecteur en haleine par les nombreux rebondissements qu’il propose. Plusieurs genres s’entrechoquent pour un résultat plutôt explosif dans ce roman à l’action trépidante. Avec sa propension à mettre au monde des personnages attachants, l’auteur s’inscrit dans la droite lignée des feuilletons populaires du début du XXéme siècle.
Même si le fantastique s’insinue dans un univers fortement inspiré de l’actualité immédiate, ce n’est pas l’aspect le plus effrayant du livre. En cette année 2012, Jean-Christophe Chaumette se substitue aux nombreux prophètes de mauvais augures, s’inspire des conflits qui agitent le Moyen Orient ainsi que ses tensions avec les États-Unis pour les pousser à leurs extrémités. À travers ses protagonistes, il en profite pour critiquer le fanatisme religieux, les soldats va-t-en-guerre et certains médias qui font de la guerre un spectacle. Avec une précision étonnante, l’auteur pénètre dans les coulisses d’une guerre absurde où le rejet de la différence et le racisme dominent. Entre politique-fiction et mysticisme, Le maître des ombres, sous ses airs de dresser un tableau sombre de l’humanité, est un roman pacifiste qui n’oublie pas d’être distrayant.



Comment en êtes-vous venu à écrire des romans fantastiques ?
Le premier roman que j’ai écrit est une grosse saga de Techno-Fantasy, Le neuvième cercle. Mais dès mon deuxième roman, j’ai abordé le Fantastique. D’ailleurs, c’est ce roman, Le jeu, qui a été publié le premier, en 1989. Ensuite, j’ai fait un détour par la SF (Le Niwaâd) et je suis revenu au Fantastique (L’Arpenteur de mondes, Les sept saisons du Malin, L’Aigle de sang) avant de m’essayer au roman historique (Le pays des chevaux célestes). J’ai achevé mon cycle de Fantasy, et en fin de compte j’ai écrit à nouveau du Fantastique (Le dieu vampire, Le maître des ombres). Donc je n’écris pas que du Fantastique, mais il est vrai que c’est un genre que j’apprécie. C’est aussi celui qui m’a permis d’obtenir des prix littéraires (Prix Masterton 2001, 2002 et 2011 pour L’Arpenteur de mondes, L’aigle de sang et Le dieu vampire). En fait, j’aime toute la littérature de l’imaginaire, et j’ai essayé d’en aborder les diverses facettes. J’ai été très jeune un grand lecteur de SF, puis de Fantastique et de Fantasy. L’écriture est un moyen pour moi d’échapper au quotidien, de rêver et de m’éloigner de la réalité. Et comment voyager plus loin du réel qu’en utilisant le roman historique ou la littérature de l’imaginaire, SF, Fantasy et Fantastique ?

On sent à travers vos personnages, un certain amour pour le roman de gare. D’où vous vient-il et pourquoi perpétuer un genre qui a si mauvaise presse ?
Il est habituel en France de parler de « littérature de genre », voire de « romans de gare » pour désigner ce que les Anglo-Saxons appellent un « thriller » ou un « page-turner ». Donc, tout est une question de point de vue. J’aime lire des romans qui ne soient pas rébarbatifs, donc j’essaie d’en écrire.

Pour Le maître des ombres, vous prenez, comme toile de fond, un sujet d’actualité et en particulier les tensions qui existent au Moyen Orient. Pourquoi ?
Les tensions qui durent au Moyen-Orient depuis des décennies sont révélatrices de nombreux problèmes, et peuvent nous éclairer sur la nature humaine. Elles représentent une sorte de nœud gordien où s’emmêlent des conflits de nature religieuse, ethnique, historique. Donc c’est une toile de fond intéressante pour aborder la question des menaces qui planent sur l’humanité à cause de sa capacité à générer des conflits.


Vous aimez mélanger anticipation, avec l’attirail technologique qui va avec, et le fantastique. Pourquoi et d’où cela vous vient-il ?
C’est effectivement un procédé que j’ai employé dans plusieurs romans. Il est très poussé dans Le maître des ombres, ainsi que dans L’Arpenteur de mondes ou dans L’Aigle de sang. Dans Le dieu vampire, il s’agit d’une touche très légère. Je crois que c’est lié à mon goût pour l’ensemble des littératures de l’imaginaire, et à mon amour du métissage. J’adore les mélanges. Les plus grandes découvertes se situent aux carrefours des différentes sciences, les plus belles musiques viennent de la rencontre de courants divers (la « World Music »). Alors pourquoi ne pas mettre de la SF dans le Fantastique (ou dans la Fantasy, comme je l’ai fait avec Le neuvième cercle) ?

La mythologie du Maître des ombres existe-t-elle ? Si non, à partir de quoi, comment l’avez-vous créée ?
Je m’appuie sur le mazdéisme. Toute la mythologie décrite existe. Azi Dahaka, une sorte de dragon à tête triple, est le champion d’Ahriman, le dieu du Mal et des ténèbres. Il fut emprisonné sous une montagne. La procession des démons appartient elle aussi à la mythologie des anciens Perses. J’ai seulement transposé cette mythologie à notre époque, et je l’ai utilisée pour parvenir à mes fins, comme je l’ai fait auparavant avec la mythologie germano-scandinave dans L’Aigle de sang ou avec l’Apocalypse de St Jean dans L’Arpenteur de mondes.

Vous semblez féru d’occultisme et de démonologie. Lorsqu’on écrit sur les démons et créatures surnaturelles, est-ce parce qu’on y croit un peu ? Y a-t-il une volonté d’exorciser ses propres peurs ?
Si l’on veut écrire du Fantastique, être féru de démonologie et d’occultisme, c’est en quelque sorte le minimum syndical. Pour paraphraser un adage célèbre sur les fantômes, je dirais que « je ne crois pas aux démons, mais ils me font peur ». Le « gore » me fait plutôt rigoler, mais dès que certains ingrédients commencent à apparaître dans une histoire, une pincée de sorcellerie par ici, un peu de pacte avec le Diable par-là, si c’est bien ficelé, je suis bon public. L’exorciste est mon premier souvenir de film qui m’a fait flipper. Après, il y a des trucs du genre Les envoûtés, un très bon film pas très connu avec Martin Sheen dans les années 80, ou le remarquable La porte des secrets ou encore White noise (La voix des morts, en français). Et puis les « diableries » comme Angel heart par exemple. J’aime ce genre d’ambiance… De là à dire que j’essaie d’écrire dans la même veine pour exorciser mes peurs, ce serait exagéré. Disons que j’essaye de reproduire en tant qu’écrivain le type d’histoires qui me marquent en tant que spectateur.


À travers vos livres, et Le maître des ombres en particulier, avez-vous l’intention de délivrer un message, de donner une vision du monde ou est-ce juste des divertissements ?
Je crois que chaque auteur délivre un message, même si c’est parfois inconscient. Pour ma part, j’essaie toujours de le faire. Dans Le maître des ombres, il s’agit clairement d’attirer l’attention sur les dangers de l’obscurantisme et du fanatisme qui naissent des religions, et ont si souvent conduit l’humanité vers des conflits sanglants.

Vous parlez aussi de racisme, de la notion de bourreaux et de martyrs au-delà de personnages assez stéréotypés, vous dessinez un monde plein de chausse-trappes ?
Je n’ai pas le sentiment de tracer un dessin caricatural. En fait, j’ai souvent l’impression que la réalité dépasse ce que je décris dans mes romans. Il existe de vrais hommes (et femmes) politiques dans les tea-parties américains, qui sont capables d’aller plus loin que le Marvin Walker de mon roman. Et au regard de certains fanatiques bien réels, le leader des légions de l’Islam dans Le Maître des ombres pourrait presque faire figure de modéré.

Alors, justement, comment construisez-vous vos personnages ? Comment vous documentez-vous afin d’être le plus crédible possible ?
Je m’intéresse à de nombreux sujets, Histoire, Mythologie, Technologie, Sciences fondamentales, Politique, Géostratégie, Biologie… Je lis beaucoup, livres et magazines, et les personnages naissent à partir d’un matériau que je possède déjà avant de commencer l’écriture d’un roman. Mais ensuite, pour les faire grandir et pour « planter les décors », je me documente de façon plus précise, plus poussée. Je peux parfois aller très loin pour être aussi exact que possible, consulter des plans très détaillés d’une ville dans laquelle je fais évoluer mes personnages par exemple.


Il est souvent question de la fin du monde dans vos romans, pourquoi ?
L’eschatologie, au sein de chaque civilisation, nous éclaire sur la manière dont cette civilisation perçoit ce qui menace son existence. C’est une analyse très profonde, et un regard sans concession porté sur sa propre nature. En schématisant, on pourrait dire : « Dis-moi comment tu finiras, je te dirai qui tu es. »

En tant qu’auteur de romans apocalyptiques, quel crédit accordez-vous aux différentes prophéties qui circulent ? Et que pensez-vous des films qui abordent la fin du monde depuis quelques années comme Le jour d’après ou 2012 ?
Je n’y accorde aucun crédit. Je ne suis pas quelqu’un de crédule. J’ai une formation scientifique et je travaille dans le vivant et le concret depuis près de trente ans. Par contre, j’ai bien conscience de la fascination exercée par ces prophéties, de tous temps. C’est pourquoi je m’amuse à les utiliser dans mes romans (L’Apocalypse de St Jean dans L’Arpenteur de mondes, le Ragnarok scandinave dans L’Aigle de sang). Et je sais qu’un jour se produira non pas « la fin du monde », mais « la fin d’un monde », le nôtre, celui qui est né de la civilisation mondialisée que nous connaissons. Toutes les civilisations finissent par s’effondrer et disparaître, c’est une constante historique. Et chacune de ces civilisations porte en elle les germes de ce qui la tuera. C’est pourquoi il est si intéressant d’écrire des romans apocalyptiques, c’est un peu une étude socio-historique.
Mais les prophéties à la Paco Rabanne ou les délires autour du calendrier maya sont un peu ridicules. On peut s’amuser à les utiliser comme ingrédients d’une histoire, de là à les prendre au sérieux… C’est la différence entre aimer les histoires de vampire et croire très sérieusement que boire du sang humain peut rendre immortel.
Quant aux films sur ce thème, il y en a des bons et des moins bons. Le sujet qui leur sert de base me plaît, bien entendu, puisque j’adore les histoires de fin du monde… Ensuite, tout dépend de la façon dont ils sont construits. Il n’y a pas de mauvais genre ou de mauvais thème, seulement de mauvais films ou de mauvais livres. Pour parler des deux que vous avez cités, j’ai bien aimé Le jour d’après, avec une histoire bien construite et une vraie interrogation sur la menace climatique générée par l’activité humaine, et pas du tout 2012 qui n’est qu’une succession d’effets spéciaux. Un avis qui illustre mon opinion profonde : lecteurs, ne vous limitez pas, cherchez dans tous les domaines, SF, Fantasy, Fantastique, roman historique, uchronies, polars, fouillez dans tous les thèmes ; vous trouverez d’excellentes choses partout (et de moins bonnes) car il n’y a pas de genre « noble » et de littérature « de gare », mais beaucoup d’histoires bien contées qui détiennent le pouvoir de vous procurer des émotions.


Propos recueillis par Thomas Roland par courriels le 23 août et le 4 septembre 2012.

Le maître des ombres
Jean-Christophe Chaumette, Éditions Rivière Blanche, Collection Noire, 319 pages, 20€.


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