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lundi 16 février 2026

Et maintenant on l’appelle El Magnifico chez BubbelPop' Edition : Interview de Christophe Chavdia auteur du livret " Des yeux couleur d’enfant "

Le très beau et mésestimé Et maintenant on l’appelle El Magnifico, d'Enzo Barboni, est disponible depuis peu chez BubbelPop' Edition. L'occasion pour votre rédac'chef préféré d'aller échanger avec Christophe Chavdia auteur du livret " Des yeux couleur d’enfant ".

Tout d’abord, peux-tu nous expliquer comment tu as mené tes recherches pour écrire ce livret sur Et maintenant, on l’appelle El Magnifico, car c’est assez compliqué de retrouver des sources en Italie, si ce n’est en y allant…
Oui, et mon petit doigt me dit que tu en sais quelque chose vu tes livres à venir sur le giallo, car j’imagine que tu as dû arpenter la « botte italienne » pour tes recherches et entretiens. Jusque-là mes petits écrits ont été consacrés à des films américains « classiques ». Pour un livret, j’essaie de prolonger le film en privilégiant autant que possible son contexte historique et de production, à partir de sources contemporaines du tournage, plutôt qu’une analyse purement isolée – le tout écrit afin d’offrir quelques clés de lecture, du moins je l’espère. Et avec un budget très limité : pas de voyage à Los Angeles ni à Rome !
Autant le ciné américain est bien documenté (voire archivé) quand on sait où chercher (beaucoup de journaux et autres sources sont numérisés), parfois au point d’être submergé, autant le ciné populaire italien est beaucoup moins couvert : il existe peu de grands récits circonstanciés de tournage, peu de livres et d’entretiens disponibles en France, et moins que je ne l’imaginais en Italie. Je ne parle évidemment pas de Sergio Leone, l’arbre qui cache la forêt, bien que la forêt s’épaississe de plus en plus. Rien de majeur n’existe sur Barboni(1), grand oublié, donc je tenais vraiment à écrire sur lui et à lui rendre hommage, et l’histoire de Terence Hill est finalement peu connue. Il y a aussi la barrière de la langue : je pratique l’anglais, je baragouine l’italien (merci à mon professeur d’italien de collège et de lycée, Alfredo De Poli) – j’avoue avoir débroussaillé avec des traducteurs automatiques (le grand Satan) et affiné en suant dictionnaire, sang et eau. Mais je ne pratique pas l’allemand ou l’espagnol, pays férus de Hill et de westerns européens. Et s’il existe énormément d’ouvrages italiens consacrés à Hill (avec ou sans Bud Spencer) – et un seul en français, que Hill a tellement apprécié qu’il l’a officialisé et fait traduire en plusieurs langues, en attendant l’arrivée imminente du livre attendu de Philippe Lombard sur le duo magique –, les informations factuelles précises restent rares ; El Magnifico est en outre un Hill en solo, donc encore moins renseigné.
Comme je suis strasbourgeois, je travaille beaucoup via le PEB (prêt entre bibliothèques) par l’intermédiaire de la BNU, qui permet de faire venir pour un tarif plus que raisonnable des livres depuis un réseau de bibliothèques ou de faire photocopier à distance des revues. C’est incroyablement précieux pour la recherche, et c’est un service très efficace. Cela m’a notamment permis d’obtenir un grand entretien rétrospectif en deux parties du réalisateur Enzo Barboni – peut-être le seul d’importance de sa carrière –, mais aussi une histoire orale du ciné italien ou un petit entretien de Terence Hill axé sur le cinéma. Ce type de documents italiens de cinéma est absent des bibliothèques françaises, mais se trouve en Allemagne ou à la Cinémathèque suisse (et finalement peu en Italie, sauf à la Bibliothèque nationale de Rome, hors réseau). En revanche, impossible de trouver un bouquin à petit tirage consacré à un colloque Hill/Spencer en présence des deux compères, même en démarchant des librairies italiennes.
Je dois beaucoup à deux blogs français consacrés à Terence Hill que je suis depuis un moment (oui, je suis un vrai fan de Terence) : l’un, Mon nom est Personne : les images du western spaghetti, reproduit des documents d’époque, spécialement de journaux italiens ; l’autre, Terence Hill Collection, se consacre notamment aux films de Mario Girotti d’avant l’époque Terence Hill – merci à toi Niko ! je n’aurais pas pu écrire sur Hill sans avoir vu quelques-uns de ses films de jeunesse (une quarantaine !). Et je ne parlerai pas des sources sur le box-office italien, qui sont dès le départ complexes à interpréter et contradictoires, pour le dire ainsi.

Pourquoi ce titre : « Des yeux couleur d’enfant » ?
Déjà, c’est un petit clin d’œil à mon groupe français préféré, Ange, qui a fait une magnifique chanson portant ce titre. Mais surtout je trouve qu’il synthétise bien Hill tel qu’on le perçoit, spécialement dans ce film, où il incarne un jeune homme naïf qui porte sur le monde un regard innocent, voire éberlué. Pour moi, la marque de fabrique de Terence Hill est son regard espiègle et démiurge, et sa manière d’aborder le monde comme un terrain de jeu qu’il finit toujours par bouleverser. Dans Trinita, Hill est un sale gosse tout-puissant et glouton qui a bon fond ; dans El Magnifico, il est un pied-tendre naïf et poète, mais il reste un gosse malicieux, qui s’émerveille de tout et prend la vie comme un jeu, cette fois au risque de se mettre en danger. Et c’est évidemment une manière d’évoquer la manière dont nous, spectateurs, « devons » regarder ce film, nous les ex-enfants, car Terence Hill reste fondamentalement attaché à notre enfance et à ce que ça charrie.

Le réalisateur, Enzo Barboni, a eu une vie assez dingue, comme beaucoup de ses contemporains. Tu écris que c’est son expérience de cameraman sur la désastreuse campagne d’Italie qui serait le moteur des deux Trinita ; peux-tu nous en dire plus ?
Barboni a sobrement évoqué cette expérience de la guerre dans un entretien à La Stampa de 1972 pour la sortie d’El Magnifico : pour lui, la guerre n’était pas que tragique mais ridicule, et à sa manière un jeu d’enfant pervers où les hommes pouvaient s’entretuer et ensuite se regarder sans haine, objet des circonstances. Ce faisant, il plaidait pour « démystifier » la violence « stupide » des westerns italiens, qui n’est plus tragique mais spectaculaire voire grotesque. Barboni pensait particulièrement au Django de Sergio Corbucci, film pour lequel il avait été directeur de la photographie et qui aurait été la goutte d’eau faisant déborder le vase (d’autant qu’il semble qu’il ait été très actif sur ce tournage, d’où une récompense pour bons services sous forme de première réalisation avec Ciakmull). Barboni se justifiait déjà des attaques contre le succès phénoménal de ses Trinita. Mais cette mention restait assez cryptique.
En 2021, Marco Tullio Barboni – qui fut scénariste pour son père de films de Hill/Spencer comme de films solos du duo, ainsi que d’une suite (trop) tardive de Trinita avec les enfants de Trinita et Bambino – a écrit un livre à clés sur sa relation d’enfant et de jeune homme avec son père (ça m’a permis de retracer plus complètement l’exceptionnelle carrière de cameraman de Barboni) et y a évoqué cette expérience traumatique : son père avait miraculeusement survécu et en était revenu brisé de corps et d’esprit ; il avait dû traverser à pied la Russie à moins 40 degrés avec un ami, tous deux marchaient enlacés pour se réchauffer et n’avaient tenu psychologiquement que par le rire et des fantasmes de nourriture. Après ça, tout est dérisoire. Là aussi, le fils défend la vision du père.

Enzo Barboni a travaillé avec les plus grands (Leone, Corbucci, Fleischer), y compris des cinéastes très respectés par la critique (Ray, Kubrick, De Sica, Walsh, Germi), mais il ne sera jamais vraiment pris au sérieux (y compris aujourd’hui), et ce malgré d’évidentes qualités dans ses films. Comment l’expliques-tu ?
Barboni a une mentalité d’artisan, pas d’artiste. Il ne décrivait pas la caméra de manière lyrique mais comme un « fer à repasser ». Il a débuté comme cameraman, métier dans lequel il s’est forgé une solide réputation au sein d’une industrie qui accueillait alors une flopée de réalisateurs étrangers. Sa dextérité exceptionnelle, et sa capacité à parler anglais, le rendaient très demandé. William Wyler, notamment, le tenait en faute estime : Barboni a été cameraman pour Ben-Hur, en particulier pour la mythique course de chars. Son fils raconte qu’au début des années 70, dans un port toscan, Wyler se précipita vers Barboni pour le prendre dans ses bras et vanter ses qualités au producteur Sam Spiegel qui l’accompagnait. Devenu directeur de la photographie en 1961 pour Sergio Corbucci (avec qui il fera une douzaine de films), Barboni a travaillé dans le cinéma populaire de l’époque pendant dix ans (westerns, musicarelli, péplums, comédies avec Toto ou Franco et Ciccio). Mais ce qui compte est sa carrière à succès de réalisateur, qui ne l’a pas vu dévier de la comédie d’action véhicule de vedettes existantes comme Hill et Spencer, en duo ou en solo, ou Giuliano Gemma. Et pour ça, il a au mieux joui après coup d’une certaine invisibilité et au pire d’une mauvaise réputation (comme tueur du genre western ou comme exécutant de basses œuvres populaires). Tant en 1972 que dans son entretien rétrospectif de 1995, il prend à son compte en s’en réjouissant les critiques d’époque de ses Trinita, que c’étaient des films « baby-sitter ».

Peux-tu nous en dire plus sur la place qu’occupe Barboni dans l’industrie du cinéma italien lorsqu’il entreprend la mise en scène de Et maintenant, on l’appelle El Magnifico ?
Sa place est alors énorme : il est le « New Kid on The Block » qui a tout changé, recherché par tous, celui qui est dans la lumière, faisant même de l’ombre à Sergio Leone, dont il était proche (il a travaillé avec lui à de nombreuses reprises dans les années 1950 et est celui qui lui a conseillé de voir Yojimbo de Kurosawa, dont on sait ce que cela provoqua). À cette époque, il est interviewé et décrit par la grande presse – ce qui est déjà un signe – comme le « nouveau Midas » du cinéma italien. Il vient de réaliser le second Trinita, qui a longtemps été le deuxième plus grand résultat au box-office de tous les temps en Italie (selon certaines sources) et a été un phénomène dans le monde entier. Il a bouleversé le cinéma italien et bousculé l’idole Leone – éclipsant son Il était une fois la révolution, sorti en même temps que le second Trinita –, et créé un nouveau « filon » cinématographique. Son succès attire l’attention, provoquant ainsi amertume et rejet, sentiments qui vont devenir pathologiques chez Leone (qui ira jusqu’à dire que le « sinistre » premier Trinita avait été involontairement comique, bref un nanar), lequel voudra reprendre le dessus et tuer Trinita, du moins le surpasser, avec Mon nom est Personne. Barboni en sera profondément blessé (Corbucci lui-même, autre ami, dira plus tard de Barboni qu’il avait été le « fils dégénéré » du genre et celui qui l’avait achevé, heurtant ainsi l’économie du cinéma italien).

Mario Girotti (Terence Hill), Vénitien né en 1939, est lui aussi traumatisé par des visions d’horreur liées à la Seconde Guerre mondiale, peux-tu nous dire plus ? Car, visiblement, cela a fortement contribué à façonner la star qu’il est devenu…
Terence Hill en entretien n’est pas quelqu’un qui s’épanche. Il a toujours surprotégé sa vie privée et le jeu de la promotion était pénible pour lui, par tempérament et par méfiance de la presse poubelle. Il est effectivement né à Venise mais a vécu un temps à Lommatzsch, en Allemagne, près de Dresde, où son père travaillait pour une entreprise pharmaceutique. À l’âge de 6 ans, il a assisté comme spectateur au terrifiant bombardement allié de Dresde, ne sachant si son père était vivant ou pas. Cet épisode reviendra souvent dans ses entretiens, jusqu’à devenir fondateur, Hill allant jusqu’à confier qu’il en avait cauchemardé jusqu’à l’âge adulte. (Ce bombardement amènera Kurt Vonnegut, alors prisonnier de guerre à Dresde, à écrire Abattoir 5.) C’est un homme réservé et pudique, mais qui avec le succès a pris conscience de sa responsabilité de vedette. Lorsqu’il évoque cet épisode, c’est pour signifier son refus de présenter la violence de manière crue et réaliste. Ce n’est pas une justification a posteriori de ses comédies d’action, car il ne cachait pas sa répulsion à interpréter des personnages brutaux bien avant, alors qu’il jouait justement dans l’ultra-violent Django, prépare ton cercueil ! (1968)(2). Sa carrière post-Bud Spencer et dans ses réalisations ira plus loin dans ce sens avec des personnages véritablement pacifistes, mettant en avant la foi et les valeurs humanistes de Hill, le curé Don Matteo en tête. Je signale d’ailleurs un documentaire Arte, diffusé après avoir rédigé ce livret, Terence Hill, un cowboy pacifiste (à voir de préférence dans sa version longue).

Tu le rappelles, Terence Hill, c’est une quarantaine de films avant la série des Trinita, comment effectue-t-il la bascule d’acteur plutôt sérieux vers la comédie ?
L’occasion Trinita a fait le larron, car rien ne laissait supposer ce revirement comique et surtout ce succès qui y sera attaché : Hill parlera lui-même de « hasard ». Aujourd’hui, son rôle le plus connu sous son vrai nom de Mario Girotti est celui du Guépard (1963) de Visconti où on ne peut pas dire qu’il joue un pétomane aux côtés d’Alain Delon, Giuliano Gemma et Burt Lancaster. Il a démarré sa carrière plus de dix ans avant, avec Dino Risi, et est vite catalogué dans des musicarelli et mélos à succès comme le « parfait petit fiancé » à la gueule d’ange, même s’il sera dans des films d’auteur : on le voit par exemple partager l’écran avec Yves Montand dans Un dénommé Squarcio (1957), de Gillo Pontecorvo sur un scénario de Solinas. Il va ensuite faire des seconds rôles dans d’autres genres à la mode comme des péplums ou des films d’aventure. Après Visconti, il part en Allemagne et y devient un jeune premier en vogue et plus affirmé grâce aux westerns Winnetou et à d’autres productions germaniques. Lorsqu’il fait cette préquelle de Django en clone de Franco Nero, il vient d’adopter le nom de Terence Hill pour La Colline des bottes (Giuseppe Colizzi, 1967), immense succès en salles qui l’unit pour la première fois avec Bud Spencer, et se dit en attente de rôles dramatiques. Il confirme son statut de vedette avec les deux autres volets de la trilogie Colizzi en 1968 et 1969, qui accentuent l’humour du western – surtout du côté de Bud Spencer –, Terence restant encore dans un registre plus « sérieux » de cow-boy cynique et laconique aux mâchoires serrées et au regard bleu flingueur. Il a toutefois montré une veine comique en 1967 en incarnant un professeur maladroit dans La Grosse Pagaille face à Francis Blanche en nazi cabotin.
Hill connaît Barboni, qui l’a déjà photographié dans quelques films (dont la fameuse préquelle de Django), et le réalisateur ne s’attendait pas à récupérer deux vedettes établies comme Hill et Spencer, qui veulent continuer leur partenariat. Barboni voulait faire une comédie à petit budget et moquer la violence des westerns italiens, en accentuant des idées déjà esquissées dans son Ciakmull. À propos de Trinita, Hill confiera dans un entretien de 1994 qu’il pensait avoir fait un film avec de l’humour, mais pas comique au point de faire rire – rappelant qu’il se considérait avant tout comme un acteur « sérieux ». Et d’un autre côté, il revendique être à l’origine de la longueur et du style de la bagarre dantesque finale en ayant conseillé à Barboni de s’inspirer des Sept Femmes de Barberousse de Stanley Donen.
Quoi qu’il en soit, personne ne s’attendait à ce que Trinita devienne un tel phénomène : ce n’est pas Trinita en soi qui a achevé le western italien (qui était déjà largement en déclin), mais son succès et l’avalanche de copies qui ont suivi. Ce film hybride semble d’ailleurs avoir beaucoup évolué en cours d’écriture et de tournage, du fait de la géniale dynamique du duo. Ce premier Trinita, film de transition, reste « violent », mais la violence y est mise à distance : après les quelques morts du début, destinées à montrer les capacités au tir des deux héros en la satirisant, le film s’éloigne de la brutalité de bien des westerns italiens dont les outrances faisaient déjà rire les spectateurs. Trinita subvertit les codes sans verser dans la parodie à la Franco et Ciccio. La bagarre finale stupéfie et fait exploser de rire les salles, attirant un public familial et l’incitant à revenir. C’est avec ce personnage crasseux de hippie de l’Ouest que Hill trouve une personnalité propre et un triomphe, devenu délirant avec le second film, encore plus burlesque. Ses films dramatiques de l’époque – ou « arty », comme Org de Fernando Birry, tourné en 1969 mais sorti dix ans plus tard – ont moins d’écho auprès du grand public : Barbagia ou le superbe La Colère du vent (dans sa version intégrale) sont pourtant des réussites, mais il arrêtera totalement ce type de productions. Le public a choisi, et Hill s’est découvert un nouveau talent. À partir de là, il se sent investi d’une responsabilité : proposer des films familiaux et non violents.
Pourtant, il semble parfois regretter de ne pas avoir eu des rôles plus variés et prestigieux – à l’image du surprenant Il était une fois la Légion, resté un échec –, tout en ayant refusé de gros projets ne lui correspondant pas, notamment le King Kong de Guillermin, rejetant toute carrière hollywoodienne. Selon les entretiens et les périodes, Hill se montre ainsi parfois contradictoire dans l’image qu’il souhaite renvoyer, ce qui le rend d’autant plus intéressant. Le déclin de son succès au cinéma sans compter la disparition tragique d’un de ses fils en 1990 vont peut-être susciter chez lui le désir d’introduire d’autres éléments dans ses productions, ce qu’il fera à la télévision.

Peux-tu nous présenter le film Et maintenant, on l’appelle El Magnifico ? Je trouve que c’est un film plus proche de Mon nom est Personne, avec son pied-tendre naïf incarné par Hill, que des Trinita, où il est violent, drôle mais violent…
El Magnifico est souvent présenté comme ce qui aurait du être le troisième Trinita, ce qui est inexact. Et si Bud Spencer n’a pas fait ce film, c’est car son rôle n’y était pas assez important. Le personnage de sir Thomas Moore a été conçu comme un anti-Trinita, Barboni et Hill craignant de se répéter. Pourtant on les ramènera à ce modèle : la rançon de la gloire… Le film devait s’appeler L’Homme de l’Ouest, mais son titre définitif et la promotion insisteront sur la parenté avec Trinita, et il est clair qu’il en exploite les ingrédients, sans compter qu’une bonne partie des acteurs du second Trinita est présente. Ce personnage est dès le départ l’antithèse du pouilleux et anarchisant Trinita, même si tous les deux ont la même vitalité et manifesteront des pouvoirs presque magiques d’être plus rapides que leur ombre. Mais ici ce pied-tendre a peur et prône la non-violence face à la brutalité, ce qui est assez neuf dans le genre du western italien. Le film ne comporte aucune violence « réelle », si ce n’est des bourre-pifs et une chouette bagarre de slapstick ; aucun personnage n’en blesse un autre avec une arme. La parenté avec Mon nom est Personne est juste. Les deux films portent sur la filiation, l’héritage, et partagent cette mélancolie d’un monde (mythique et fantasmé) en train de s’effacer face au progrès. Et si El Magnifico parodie encore le western italien, et Leone – Barboni utilise en particulier un ralenti moqueur de Hill sur son cheval blanc –, il se définit par rapport au western américain avec ses inspirations, ses thèmes (une histoire d’amour et le pied-tendre dans l’Ouest, peu abordés par le western spaghetti) et ses paysages.

Et maintenant, on l’appelle El Magnifico rencontre un beau succès (moins que les Trinita mais pas mal quand même), selon les chiffres que tu cites dans ton livret, pourtant il est oublié aujourd’hui ? À quoi crois-tu que tienne cet oubli ? Le fait que Hill y soit sans son partenaire de baffes Bud Spencer ?
J’ai effectivement été surpris de voir que ce film avait été un carton majeur en Italie (et dans les deux Allemagne – il est même sorti en RDA à l’époque, ce qui n’était pas si fréquent), alors que, par exemple, le Wikipédia français annonce un échec. En France, il a tout de même fait plus de 700 000 entrées ! Il est clair que la carrière solo de Hill est, dans la mémoire collective, beaucoup moins connue que sa carrière en duo, hormis ce qu’il a tourné pour le producteur Leone. Et il est probable qu’El Magnifico souffre de la comparaison avec Mon nom est Personne, l’un des westerns les plus diffusés sur la TV française dans les années 80 – et même LE western familial par excellence –, devenu pour beaucoup, moi y compris, un film chargé d’affect. J’ai été surpris en sondant mon entourage par la cote de sympathie que Terence Hill conserve dans un très large public, bien au-delà du petit clan des cinéphiles ou des cinéphages. Je me souviens de la dame de la BnF qui, en me réinscrivant, avait été surprise de mes recherches (pour la petite histoire, elle était d’origine italienne et ignorait qu’il l’était lui-même). BubbelPop’ a été de loin en contact avec l’entourage de Terence Hill pour cette édition, et nous savons qu’il tient beaucoup à ce film, qui reflète ses convictions pacifistes.

J’apprends, en lisant ton livre, que Hill, à 86 ans, travaille sur une suite à Mon nom est Personne ; peux-tu nous en dire plus ?
Cette nouvelle surréaliste a été annoncée en février 2025, et relayée même par ton quotidien préféré, Le Figaro. On est dans une période « doudou » qui aime à se remémorer les succès emblématiques. Il n’y a actuellement pas de nouvelles du tournage, initialement annoncé pour l’hiver 2025. En 2023, Hill a annoncé qu’il voulait réaliser un Trinita 3 (Trinita, la Nonne et le Pistolet – avec une religieuse nommée Blandina et Billy the Kid), projet qui serait devenu cette suite de Mon nom est Personne sur initiative de Warner Bros. Bref, il est possible qu’il y ait eu un souci avec ceux qui possèdent les droits des Trinita… En tout cas, ce n’est pas encore fait, même si Hill est toujours très actif à son âge vénérable, et en pleine forme.
Il faut se rendre compte de son statut. En France, Hill fait partie du passé : son dernier film sorti au cinéma est Petit Papa Baston en 1994, Doc West (2009) est à ma connaissance sa dernière sortie physique en DVD et seules quelques saisons de Don Matteo ont été doublées et diffusées à la télévision française. En Italie et en Allemagne, en revanche, s’il n’a plus de carrière cinéma, il n’a jamais cessé de travailler et d’être présent à la télévision. Entre 2000 et 2022, il va connaître un nouveau succès emblématique avec Don Matteo, totalisant 13 saisons pour près de 260 épisodes (la série se poursuit désormais sans lui), marquant de nouvelles générations. Entre-temps, il a tourné des mini-séries et trois saisons de Un passo dal cielo (entre 2011 et 2015, la série continuant également sans lui) : il y interprète des personnages plus tragiques, marqués par la vie. Par exemple, dans Un passo dal cielo, il n’est pas l’élément comique de la série, mais un garde forestier hanté par un deuil passé, qui ne sourit jamais, presque absent à lui-même : il se pardonne à la toute fin de la première saison dans une séquence hallucinante d’expiation très touchante s’achevant sur – enfin – son sourire enfantin et malicieux.
Pour moi, Terence Hill a déjà réalisé son film-somme (je n’aime pas le terme « testamentaire ») avec Il mio nome è Thomas (2018), son dernier film de cinéma à ce jour, dédié à Bud Spencer. Son personnage mélancolique de motard arrive au terme d’un périple dans le désert de Tabernas, près d’Almería – sur les lieux du tournage de Dieu pardonne… moi pas !, où Terence Hill « naquit » à l’écran et rencontra Carlo Pedersoli, alias Bud Spencer. Il s’installe en ermite dans les vestiges d’un village western, accompagné d’une jeune fugueuse, pour y méditer Lettres du désert de Carlo Carretto, ouvrage spirituel sur la foi dans un monde incroyant. Ce personnage tourmenté ne cherche plus tant l’aventure que la paix intérieure, tentant de se réconcilier avec lui-même. Ce road movie spirituel, bourré de références (et ponctué d’une bagarre à la Trinita en présence de Roberto Dell’Acqua), est poignant. Le drame familial qui a bouleversé la vie et la carrière de Terence Hill y affleure en filigrane. Humble, bienveillant et sincère, à l’image de son auteur, ce film mériterait de sortir en France et d’être découvert par ses fans, tout autant qu’El Magnifico (dont le personnage se nomme également Thomas).

Hanzo

Films disponible chez BubbelPop Edition en cliquant sur ce lien

Merci à Sandrine Hivert et Stéphane Chevalier pour leur aide.

(1) : Mais Vincent Jourdan en parle dans son excellent livre sur Corbucci (Voyage dans le cinéma de Sergio Corbucci, éditions LettMotif).
(2) : https://terencehillcollection.blogspot.com/2025/12/terence-hill-un-tueur-impitoyable.html

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